J’ai longuement réfléchi à la meilleure façon de partager mes voyages, découvertes et aventures avec vous. Après plusieurs mois de réflexion, j’ai décidé de lancer ma newsletter, TOMO
Vous savez que les heures sont précieuses pour moi, et c’est ainsi que j’ai décidé de structurer cette lettre mensuelle : une rétrospective sur le mois écoulé, une rencontre avec un créatif, une émotion gustative, une réflexion pour ouvrir de nouveaux horizons, une lecture éclairante et un lieu où les valeurs de l’hospitalité sont celles que j’aime et que je chéris. TOMO n’est pas une simple newsletter. C’est un compagnon qui transforme le temps des lecteurs en quelque chose de précieux et d’inattendu.
Pour recevoir les prochaines newsletters, cliquez ICI.
#15
Défricheur d’heures,
semeur d’émotions
Le 17 mai 2026
À l’heure où je vous écris ces lignes, j’aurais dû être au Rwanda avec nos hôtes, au cœur de la saison de 700’000 heures Impact.
Mais Ebola en a décidé autrement. Quand l’épidémie a commencé, je n’étais pas très inquiet car nous étions loin de la zone dans laquelle le virus est apparu (dans la province de l’Ituri, au nord-est de la RDC). Rapidement, nous avons découvert que des cas avaient été enregistrés à 14 kilomètres de l’une de nos maisons. Si le Rwanda contrôle sa communication et minimise l’ampleur du danger, il était inenvisageable pour moi de faire prendre le moindre risque à nos membres et à nos équipes.
C’est une tragédie pour le pays qui allait entamer sa saison touristique, mais nous souhaitons que nos clients soient dans une posture d’ouverture et de rencontre avec les locaux, pas dans la crainte de contracter un virus. Nous les avons donc contactés individuellement et avons trouvé des solutions pour décaler à l’année prochaine, aux mêmes dates. Tous ont été extrêmement compréhensifs, ce qui n’a clairement pas été le cas des agents de voyage. Des épisodes comme celui-ci ne font que renforcer ma conviction qu’il y a trop d’intermédiaires dans notre industrie, dont certains prêts à prendre des risques sanitaires pour minimiser les pertes financières.
De notre côté, nous allons nous remettre de cette annulation comme nous l’avons toujours fait. Cela nous renvoie à l’année 2020, quand le Japon a fermé ses frontières et que nous avons dû compter sur le marché domestique. Autant vous dire que cela n’a pas été un succès fou. Mais c’était une saison d’apprentissage et j’en garde de très beaux souvenirs. Je ne doute pas qu’il en sera de même pour le Rwanda. Pour ceux qui n’avaient pas eu la chance de planifier à temps, les réservations pour l’été 2027 sont à nouveau ouvertes. Avec le même programme et le même tarif, car nous ne souhaitons pas répercuter les pertes sur nos hôtes. Et si vous voulez vivre un peu de notre magie ces prochains mois, Dar Ahlam et la Route de mémoire sont toujours là…
Je vous embrasse,
Thierry
J’ai envie de vous parler aujourd’hui d’un homme talentueux au-delà des normes, que j’ai eu la chance de croiser quelques fois : Shinichiro Ogata.
J’ai écumé ses lieux à Tokyo pour décorer notre maison à Iné, lors de cette fameuse saison 700’000 heures au Japon.
Ce qui me plaît particulièrement dans la démarche de cet esthète, c’est la volonté de gérer l’expérience de A à Z. Un jour, il a été lassé que ses créations soient diluées par des éléments extérieurs non maîtrisables. Il a donc décidé d’aller au bout des choses et de gérer le processus complet lui-même. Pour son salon de thé, par exemple, il a créé la carte des boissons chaudes, conçu la vaisselle, travaillé sur les pâtisseries qui seraient servies et sur l’entièreté du parcours client… J’ai fait l’expérience de son bar à cocktails, de son restaurant, de sa cérémonie du thé : tout est toujours formidable car il ne laisse rien au hasard. S’il doit apprendre un métier pour raconter une histoire, il le fait. Je suis impressionné par sa densité créative et je vous invite vivement à découvrir son travail dans sa maison à Paris, nichée au cœur du Marais.
Mi-avril, j’étais à Menton pour célébrer le vingtième anniversaire de Mirazur, le restaurant de Mauro Colagreco. Je m’en faisais une joie immense puisque, pour l’occasion, le chef avait invité Ferran Adrià à cuisiner pour la première fois depuis la fermeture d’El Bulli (il a depuis transformé le restaurant en une fondation que je suis impatient de découvrir). En toute franchise, ce repas était pour moi le meilleur et le pire à la fois, avec le spectre complet du Métronome (si vous n’êtes pas encore abonnés à TOMO Voices, cela se passe ici).
> L’évidence, c’est la qualité de la cuisine avec des plats incroyables, très intellectuels et sensibles.
> La surprise inattendue, c’est une serviette chauffée que le serveur est venu poser délicatement avec une pince en bois (même si cela aurait été plus appréciable lors d’un dîner hivernal que pour ce déjeuner printanier).
> L’occasion manquée est liée à un partenariat avec une marque de champagne et au mur végétal sur lequel nous pouvions boire des verres à même la rose. L’idée est poétique, mais les roses ne sentaient rien, car l’équipe n’a pas trouvé de rose comestible avec une véritable odeur (une contrainte sanitaire, m’a-t-on dit).
> Le contretemps vient, comme dans beaucoup d’établissements gastronomiques, du dessert… Moi qui aime le sucre, j’ai du mal à me satisfaire de sorbets, d’une clémentine pelée imbibée de saké, de quelques fraises et d’une mignardise de gâteau d’anniversaire.
Mais mon vrai coup de gueule, c’est l’absence du chef. Je ne demande pas qu’il soit derrière ses fourneaux toute l’année, mais c’est un manque de considération à l’égard des personnes venues célébrer ce jour spécial dans son restaurant. Imaginez-vous : vous invitez tous vos amis pour fêter votre anniversaire et vous ne venez pas le jour J…
J’ai l’impression que le monde n’a jamais autant manqué de folie. Enfin… Il est devenu fou dans le mauvais sens du terme, et complètement raisonnable là où on ne devrait pas l’être. Je suis très friand des vidéos où les enfants expliquent qu’on ne leur a pas dit que c’était impossible, alors ils l’ont fait.
Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles le sont. Il faut oser vivre sa vie à fond et j’admire les personnes qui font de cette injonction un mode de vie. Je pense notamment à Ida Benedetto, LA spécialiste des événements extraordinaires à New York.
Nous avons une démarche assez similaire dans l’idée de surprendre et de déstabiliser les gens qui nous font confiance. Elle embrasse la transgression avec une facilité déconcertante. Je me souviens de ce réservoir d’eau sur le toit d’un immeuble de Manhattan qu’elle a transformé en speakeasy accessible une seule fois dans une vie.
Cela m’a inspiré l’idée de la pièce secrète pour les 25 ans de Dar Ahlam, que seules les personnes munies d’un jeton pourront découvrir (en laissant leur téléphone portable à l’extérieur…).
J’ai toujours aimé organiser des déjeuners ou des dîners dans des kasbahs en ruine, pour donner à voir à nos invités ce à quoi ressemblait Dar Ahlam avant la rénovation. Récemment, nous avons eu l’occasion d’en récupérer une, le long de l’oued, avec une grande parcelle de terre sans jardin. Alors, en plus des repas mis en scène, je trouvais intéressant de valoriser le travail de la terre, très présent dans la région depuis des siècles. En tant que client, j’ai toujours regretté de recevoir le fruit d’un atelier poterie des semaines ou des mois après un séjour dans un hôtel (le temps que la pièce sèche, qu’elle soit cuite, envoyée…). J’ai eu envie de travailler en collaboration avec une artiste, Bouchra, pour offrir de nouvelles possibilités à nos hôtes. La Maison de la Terre sera le lieu pour créer et découvrir toutes les spécificités de la poterie de Skoura et des douars environnants. À terme, nous accueillerons également des potiers en résidence pour nous enrichir d’influences et de techniques du monde entier.
Pour les Parisiens ou les voyageurs de passage, Bouchra Boudoua expose son travail à la galerie Daguet-Bresson, dans le VIIIe arrondissement, jusqu’à mi-juillet.
Nous vivons dans un monde où la violence est partout, et complètement banalisée en même temps. Je me rappelle des premières guerres auxquelles j’ai été confronté (Afghanistan, Irak…) : nous étions tous tétanisés et le monde s’arrêtait.
Aujourd’hui, cela ne nous empêche plus de vivre et d’être dans une forme de banalité. Quand il s’agit de s’exprimer, nous devons prendre des pincettes pour parler de choses importantes. Pourtant, je pense qu’il n’a jamais été aussi important que les voix s’élèvent et osent dire les choses sans détourner le regard ou minimiser les atrocités.
C’est le cas du livre de Capucine Graby, La réparatrice. La lecture est âpre et les images de la violence très crues au sujet du génocide rwandais. Mais est-ce que ces mots sont plus durs que de savoir que le mémorial du génocide à Kigali a été construit sur une fosse commune de 250 000 corps. Est-ce que l’énergie présente à cet endroit-là n’est pas plus difficile à absorber que les mots ? Il m’a fallu deux jours pour pouvoir parler de ce que j’avais lu, vu ou appris après avoir visité le mémorial. Et le travail de mémoire offert par ces auteurs est une chance pour l’humanité.
La première fois que j’ai rencontré Olivier Roellinger, c’était en Grèce, en 2004, lors de mon congrès d’intronisation Relais & Châteaux. Au milieu de 600 personnes, nous étions les deux seuls à ne pas porter de smoking. J’aimais sa vision et le souffle qu’il donnait à cette association, dans laquelle nous ne sommes plus impliqués aujourd’hui. Cet homme met de l’humanité, de la créativité et de la poésie dans tout ce qu’il fait. Quand son restaurant était encore ouvert, j’y allais une fois par an, pour un déjeuner. Nous passions ensuite une partie de l’après-midi à refaire le monde, à discuter d’hospitalité et de transmission.
Aujourd’hui, il a réussi à léguer son héritage avec brio : la gastronomie à son fils, les épices à sa fille. J’aime beaucoup ce qu’ils sont parvenus à créer avec Les Maisons de Bricourt. À l’origine, c’était une maison de ville, ouverte pour nourrir et accueillir les amis d’Olivier qui l’avaient soutenu à une période difficile de sa vie. Je crois que leur hospitalité est différente car elle vient de cette sincérité. Écoute la famille raconter des histoires, c’est comme s’asseoir devant un marin de retour de navigations lointaines et d’explorations dans des mondes inconnus. Ces « Fermes du vent » sont un éloge à la simplicité, et un rappel qu’il n’est jamais nécessaire de faire des choses trop compliquées.
Pour suivre toute l’actualité autour de mes projets.
> Un manifeste publié dans Monocle dans lequel je défends une vision de l’hospitalité qui serait une invitation et non une contrainte. L’idée que recevoir un voyageur n’est pas une prestation de services, mais une rencontre humaine. Et que les lieux doivent conserver leur âme pour une hôtellerie plus sensible, ancrée dans son environnement et non standardisée.
> Un échange avec la talentueuse Fanny Auger pour son podcast L’Art de l’attention, autour de ces sujets qui nous passionnent : le soin porté à l’autre, le pouvoir des lieux et la création d’expériences qui laissent une empreinte durable.
Crédit photos : Bateau par Cyrille Jerusalemi / Portrait Ogata par Pierre Baelen . Ogata / Mirazur . Thierry Teyssier / Yoni Brook . Ida Benedetto / Giulia Panossian . Thierry Teyssier / Grasset . Capucine Graby . Rwanda Genocide Memorial / Roellinger 2026